Entretien de Dominique de Villepin sur France 24

Publié le par L'équipe du Blog

Un immense MERCI à France 24 pour la retranscription de l'entretien que vous trouverez ci-dessous:

Magazine politique présenté par Roselyne Febvre. Mercredi à 16h10 (GMT+2).

Roselyne Febvre: (...) Aujourd’hui, alors que vous vivez votre « Soleil noir de la puissance » pour reprendre le titre de votre livre sur Napoléon, vous êtes devenu le principal opposant, en tout cas pour les Français, à Nicolas Sarkozy, vous attaquez, vous pourfendez, parfois à l’excès : alors pourquoi ? Est-ce la seule manière de rester debout, et je dirais une forme de survie ?

Dominique de Villepin : Je ne crois pas du tout que ça se pose en termes de survie, je crois que l’essentiel en politique c’est d’essayer de faire avancer les choses. Or quand vous faites parti d’une famille politique, quand vous voyez cette politique se mettre en œuvre et que vous estimez que toutes les chances ne sont pas de votre côté et bien vous le dîtes, c'est exactement la situation dans laquelle je suis depuis plusieurs mois et il est très important en politique de, constamment, corriger son cap. J'ai été aux côtés de Jacques Chirac, vous l’avez rappelé en 1995 et en 2002, j'ai vu les dérives s'organiser et j'ai vu souvent la classe politique ne pas se mobiliser à temps. Je crois que quand on veut éviter des désillusions et des frustrations, il faut en permanence à la barre modifier le cap. Aujourd'hui, je crois que l'ambition nous la connaissons, elle consiste à remettre en marche notre pays, lui donner la compétitivité qu'il est en droit d'attendre sur les marchés extérieurs, donner la croissance à la France que nous sommes en droit d'attendre et améliorer le pouvoir d'achat des Français. Si ceci est l'objectif, c'est en tout cas l’attente des Français, il faut concentrer nos efforts sur l'essentiel, c’est-à-dire la réforme économique et sociale et ne pas nous disperser sur des dizaines de chantiers qui pour certains ne verront sans doute jamais le jour mais qui contribuent à démobiliser ou à détourner notre énergie de l'essentiel. J'attache de l'importance à ce que les engagements qui ont été pris soient tenus. Une politique ambitieuse est une politique qui doit donner des résultats et où les résultats crédibilisent l’action. Si on veut être au rendez-vous des résultats, il faut se battre pied à pied sans se disperser.

Roselyne Febvre : Personnellement, comment vivez-vous cette situation, l'affaire (Clearstream) ?

Dominique De Villepin : Je distinguerai le calendrier qui est celui du calendrier judiciaire et du calendrier politique du sentiment qui est le mien. Mon sentiment n'a pas varié. Je sais quel est le rôle qui a été le mien comme ministre des Affaires Etrangères et ministre de l'Intérieur. Je sais quelles ont été les intentions qui étaient les miennes et à aucun moment je ne vais participer à une dénonciation calomnieuse. C’est évidemment ce que je m'efforce d'expliquer à la justice en apportant tous les éléments. J'attends de la justice qu'elle dise qui a falsifié ces listings qui a inspiré …

Roseylyne Febvre: Vous avez une idée ?

Dominique de Villepin : Ce n'est pas mon rôle. Mon rôle est d'apporter les éléments…

Roselyne Febvre : Vous les connaissez ?

Dominique de Villepin : Ce n'est pas mon rôle de le dire. Je ne crois pas qu’en France personne n'ait à se faire justice soi-même. Je dis simplement que c’est la question à laquelle il faut répondre et que je constate. Il y a beaucoup d’écrans de fumée, de questions subordonnées et accessoires qui détournent l'attention de cette question centrale. Je suis quelqu'un de simple, j'aime que l'on fixe clairement l'objectif et je suis toujours surpris de voir à quel point la rumeur et l'amalgame l'emportent sur la seule chose qui compte, la vérité.

Roselyne Febvre: Vous avez dit aux juges que vous aviez informé Jacques Chirac dès juillet 2004 et on a le sentiment que vous n'avez pas envie de porter le chapeau tout seul. De Villepin ce n'est pas Juppé comme dirait Bernadette Chirac ?

Dominique de Villepin : Dans cette affaire, les choses sont claires depuis le premier jour. J’ai toujours dit que Jacques Chirac n'avait rien à voir avec le fond de ce dossier Clearstream. Qu’au mois de juillet, quand l'affaire a été connue, que le gouvernement et le Président de la République se soient souciés de savoir comme faire face au développement médiatique et politique de cette affaire est la moindre des choses. Je sais assumer mes responsabilités, je sais aussi quelle est la vérité dans ce dossier. Donc, croyez bien qu’à aucun moment je ne cherche à faire porter le chapeau à quiconque d'autant qu'il n'y a pas de chapeau à porter mais une vérité, une vérité d’une dénonciation calomnieuse…

Roselyne Febvre : On a le sentiment que vous savez qui est le responsable.

Dominique de Villepin : La justice n'est pas une affaire de sentiment mais une affaire de faits. C’est au magistrat à dire qui est le responsable de cette falsification.

Roselyne Febvre : Vous les aidez ?

Dominique de Villepin : J'apporte tous les éléments que j'ai à ma disposition. C’est pourquoi je me suis permis d’apporter un certain nombre d’éléments écrits au magistrat qui, je crois, doivent permettre d'aboutir à la vérité. Je crois qu'il faut peut-être un peu moins de commentaires dans cette affaire qui a été marquée par des ruptures répétées du secret d’instruction ce qui a provoqué aujourd’hui à son opacité. Je crois que les Français n’y comprennent rien, c'est dommage parce qu'en matière de justice, la clarté et la transparence si elles sont nécessaires dans l'explication ne doivent pas anticiper sur ce travail. J’espère la vérité et la vérité est que je n'ai aucune part dans cette affaire.

Roselyne Febvre : Le 30 octobre, vous serez auditionné par les commissions des finances du Sénat sur le rôle joué par Matignon lors de la vente des titres de EADS et pourquoi, finalement, sur toutes les affaires on a l'impression de vous croiser ?

Dominique de Villepin : Dès lors qu'on regarde ce qui s'est passé au fil des dernières années, j'ai été 1er Ministre, donc j'assume la responsabilité qui est la mienne. Ce qui est surprenant est la façon dont on veut tout tourner à la politique dans cette affaire EADS. Quelle est la question ? Est-ce qu’il y a eu délits d'initié ? Il est clair que l'Etat n'a pas sa part là dedans et, d'ailleurs, personne ne le dit sauf des commentaires ou des rumeurs mal ciblées et malveillantes. Le rapport de l'autorité des marchés financiers est clair, l'Etat n'est pas mis en cause. Le rapport de l’inspection générale des finances demandé par Madame Lagarde souligne bien que l’Etat a fait ce qu'il devait. Alors, qu'il y ait un problème de gouvernance publique, qu'on s'interroge pour savoir si l’Etat avait les moyens de remplir tout le rôle qu'on souhaitait lui voir jouer est une question légitime. C’est pourquoi je serai devant la commission du Sénat pour apporter l’éclairage à travers ce que j'ai vécu. Qu’on veuille d’une quelconque façon impliquer l'Etat dans cette affaire, je le rappelle, l’Etat n'a pas vendu d'action, il n'a pas tiré de bénéfice, il n'a pas et n'avait pas à peser sur le choix de la caisse des dépôts et de consignation. Donc, vous conviendrez que cette affaire, les choses…

Roselyne Febvre : Vous dites que la caisse des dépôts était autonome.

Dominique de Villepin : Je ne le dis pas, c'est la caisse des dépôts elle-même qui le dit.

Roselyne Febvre : Vous diriez que c’est le bras armé de l'Etat.

Dominique de Villepin : Non, la caisse des dépôts a un mode de gouvernance qui la protège de l'Etat parce que, historiquement, il s'agit de l'épargne des Français. Donc, on ne peut pas dire tout et son contraire. On ne peut pas à la fois respecter la gouvernance des dépôts et imaginer que l'Etat aurait pu passer par dessus ces règles écrites qui font que la caisse des dépôts a des devoirs vis-à-vis de ses épargnants et n'avait pas à solliciter l'accord de l'Etat.

Roselyne Febvre: Je voudrais qu'on rejoigne à Washington Jim Hoagland. Je crois que vous avez une question à poser à Dominique de Villepin.

Jim Hoagland: Pour les Américains, l'affaire Clearstream est aussi difficile à comprendre que pour les Français que l’affaire Watergate ici. Est-ce que vous vous voyez comme une cible d’une machination politique ou bien plutôt c’est des erreurs, des problèmes techniques ?

Dominique De Villepin: Toute comparaison comme certains ont voulu le faire entre cette affaire, l'affaire Dreyfus ou l’affaire du Watergate mélange des dossiers qui n'ont absolument rien à voir. Qu'il y ait pu avoir la tentation d’une exploitation politique quand l'affaire a été médiatique, quand l’affaire a été mise sur la table, je ne l'exclue pas. Ce qui est certain, c'est que c'est un dossier qui cumule différentes composantes. C’est un dossier qui a plusieurs facettes, un dossier international, un dossier industriel et en même temps un dossier financier. Donc, cette complexité explique peut-être la difficulté que l’on a à expliquer ce dossier. Je crois que l'Etat a fait ce qu'il devait faire aux différents stades. En tout cas comme ministre des Affaires Etrangères et comme ministre de l’Intérieur, c’est ce que je me suis efforcé de faire. On peut toujours faire mieux mais de toute évidence, je ne crois pas qu'il y ait eu dans cette affaire de dysfonctionnement et c’est ce que je m'efforce d'expliquer aux juges. Qu'on veuille aujourd’hui tirer partie de cette affaire pour en tirer un bénéfice politique, ce n'est pas à moi de le dire mais je crois que cette affaire est fortement sollicitée.

Roselyne Febvre: Une autre question sur l'avenir, vous vouliez demander quelque chose à de Villepin sur la politique ?

Jim Hoagland : Oui, c'est frappant ces jours-ci de voir les titres des journaux français en vous décrivant comme « chef d'opposition ». Est-ce que ça veut dire que vous êtes le recours pour l'avenir pour une certaine droite, un certain centre de la France. Est-ce que vous avez toujours des ambitions présidentielles ?

Dominique de Villepin : Je ne crois pas que nous soyons dans un temps au lendemain d’une élection présidentielle où le débat politique tourne autour de cette question. Ce qui est vrai c’est que si on veut que la France puisse avoir la meilleure politique possible, il faut qu’il y ait des propositions, une analyse critique de ce qui est fait et je m'inscris de façon volontaire dans le souci de faire avancer les choses.

Roselyne Febvre : Vous dites que la gauche est aphone, qu’elle n'est plus dans son rôle d'opposition.

Dominique de Villepin: Elle est, aujourd’hui, divisée et davantage préoccupée par ses propres problèmes. Je crois que la France a une chance au lendemain de l’élection qui est d’avoir un gouvernement engagé dans la réforme avec François Fillon et un Président de la République qui veut le changement. C’est un bon point de départ, mais cela ne suffit pas. Il ne suffit pas de vouloir la réforme et le changement. Il faut en définir les modalités et la philosophie. Ce qui m’importe est que cette réforme se fasse selon des principes qui rassemblent les Français et qui ne les divisent pas. C’est pour cela que je me suis élevé contre les tests ADN parce qu'ils vont contre l'humanisme et la liberté des Français.

Roselyne Febvre: C’est vrai, ce sont vos convictions qui sont tout à fait respectables. En revanche, on ne voyait pas ce que vous veniez faire entre Charlie Hebdo et SOS Racisme. Est-ce que dans le fond ce n'était pas votre ouverture à vous, on se demande ce que vous faisiez là.

Dominique de Villepin: Ce qui compte c’est de faire passer le message qu’il y ait des gens de tous les horizons qui se mobilisent. D'ailleurs, je constate que dans ceux qui ont voté cette pétition, il y a des gens extrêmement différents. Mais, encore faut-il que cette voix se fasse entendre et je constate que l'amendement a, malheureusement, été voté et vidé de sa substance et qu’il n'a pas porté pratique. Donc, je crois qu’il est important que quand il y a des entorses aux principes de le dire et je le dis. De la même façon, quand on veut un objectif, on l’occurrence améliorer le pouvoir d'achat des Français, il faut se poser des questions, est-ce que les moyens qui sont employés sont les bons ? Le paquet fiscal était sans doute une bonne idée si la France avait connu un regain de croissance au lendemain de l’élection présidentielle. Ce n'est pas le cas et ces milliards manquent cruellement dans le relance de la compétitivité de nos entreprises et de notre économie. Ce que je dis c’est que justement il faut en temps réel prendre les bonnes décisions. Nous ne devons pas nous contenter de prendre des mesures sans nous soucier de l’objectif. Je suis là pour rappeler qu'il y a un objectif, des engagements, des résultats qui sont attendus des Français et je pose la question : « Est-ce que la politique de mise en œuvre est une politique qui nous garantit ces résultats ? » C'est au nom de cet objectif que je me permets les critiques que je fais.

Roselyne Febvre: Vous auriez fait quoi avec ces 15 milliards ?

Dominique de Villepin : La priorité est de permettre à nos entreprises de gagner la grande bataille de la mondialisation sur les marchés extérieurs. C’est ce qu’ont fait les Allemands en dotant leurs PME et leurs entreprises des moyens de gagner de lourds marchés et d'avoir des produits technologiquement suffisamment forts pour élargir leur position sur la scène internationale. Je crois par ailleurs que ce qui a été engagé sur l’université doit être poursuivi beaucoup plus loin. L’autonomie est un bon début mais nous voulons en France des universités fortes pour permettre aux jeunes Français d'avoir véritablement les moyens, les diplômes qui leur permettent non seulement d'avoir un emploi mais aussi marquer des points pour notre économie. Tout cela suppose un effort dans la durée, des réformes importantes et structurantes. Je dis donc, ne gaspillons pas notre énergie, ne nous dispersons pas, concentrons-nous sur cet objectif. Je dis aussi que là où les pays voisins qui ont réussi ont mené une politique de l'offre en aidant nos entreprises à marquer des points, ce qui, en retour, nous permet de garder des marges de manœuvre. Et bien, nous continuons à nous enfermer dans une politique de la demande, une politique qui, certes, est plus satisfaisante en termes de relance de la consommation mais cette relance de la consommation, nous le savons, elle nourrit des importations de produits étrangers et, au bout du compte, elle nous affaiblit plus qu'elle nous renforce. Donc, il faut avancer avec lucidité et tirer des leçons. Je ne doute pas des bonnes intentions du Président de la République et du gouvernement, je ne doute pas de leur volonté et de leur engagement, sans quoi je ne dirais pas ce que je dis. Je pense que nous devons en permanence adapter notre tir pour marquer des points.

Roselyne Febvre : Vous, qu'avez-vous fait pour les entreprises ?

Dominique de Villepin : Pendant 2 ans, nous avons diminué le chômage de 20%. C’est autant de marge de manoeuvre pour nos entreprises pour leur permettre de marquer des points. Par ailleurs, je vous rappelle que les PME ont été le socle de la politique que nous avons menée en termes de compétitivité. Nous avons donné les moyens à ces entreprises de pouvoir embaucher plus facilement. Nous leur avons donné les moyens d'être plus efficaces à l'exportation et c’est quelque chose qui doit être porté dans la durée. Les pôles de compétitivité ont constitué véritablement un moyen supplémentaire donné à l'ensemble de nos entreprises pour agir, mais agir dans la durée. Donc, il faut aller plus loin. Nous avons crédibilisé une amélioration sur le fond de l'emploi, encore faut-il garantir cette amélioration et éviter ce que nous avons vu le mois dernier avec une augmentation significative du nombre de demandeurs d'emploi. Donc, il faut être vigilant et je crois qu’il faut aller plus loin dans la bataille de la compétitivité.

Roselyne Febvre : Retour sur le plateau de Politiques en compagnie de Dominique de Villepin ancien Premier ministre et Jim Hoagland l'un des grands journalistes du Washington Post en direct de Washington.
Avant de parler de politique internationale, je voudrais vous poser 2 questions d’actualité. La première concerne le grenelle de l'environnement qui s'achève jeudi avec, on l'espère éventuellement, un plan concret. D’abord, vous en attendez quoi et est-ce que la France peut devenir un exemple international ?

Dominique de Villepin : J'en attends des initiatives concrètes. Je veux d'abord saluer l'initiative qui est importante et attendue et on voit bien qu'il y a un très large consensus derrière ce grenelle de l'environnement. Je suis heureux de constater jour après jour combien Jean-Louis Borloo s’est approprié ce thème et le porte, notamment avec tous les acteurs. C'est donc une bonne chose que de voir toutes les énergies fédérées. Maintenant, il faut ne pas décevoir et c'est toute la difficulté de la tâche. Sur les différentes corbeilles qui ont été réalisées, qu'il s'agisse des transports, de l'habitat, de tout ce qui touche à la vie quotidienne des Français, il y a aujourd'hui une disponibilité de chacun à tirer les conséquences pour l'avenir de notre planète. Nous voyons tous les conséquences du réchauffement climatique, nous voyons tous les besoins de la biodiversité. Donc, je crois que les esprits sont mûrs, il faut de l'audace mais c'est aussi cela la politique.

Roselyne Febvre : Lundi, Edouard Balladur rendra ses conclusions sur la réforme de l'Etat. A priori, il ne faut pas attendre de grands chambardements constitutionnels. Cependant, il y a 2 questions épineuses, la première est le rôle du Président et la deuxième est la proportionnelle. Sur la clarification du rôle du Président, peut-on imaginer de modifier l'article 20 de la Constitution qui dirait, puisque c’est finalement ce qu’on vit : « C’est le Président qui détermine la politique et le gouvernement qui la met en œuvre. » Est-ce qu'on peut imaginer cela ?

Dominique de Villepin : Rien de tout cela n'est innocent et tout a des conséquences lourdes sur les équilibres institutionnels. Nous avons une maladie française qui est de vouloir en permanence changer les constitutions et quand nous ne les changeons pas, nous les adaptons bruyamment et nous modifions donc nos équilibres en profondeur. Je crois qu’il faut être prudent. Etablir cette distinction c'est, au préalable, répondre à la question : « Que fait-on en cas de cohabitation ? »

Roselyne Febvre: Il faut trouver une formule.

Dominique de Villepin: Oui, sans quoi nous risquons d'avoir un Premier ministre en conflit avec le Président de la République si la majorité parlementaire change. Donc, j'attends de voir ce que l’on propose pour permettre de réconcilier un président et un premier ministre qui seraient de couleur différente. Sans quoi, nous serions dans le risque d'une crise ouverte. Je crois qu'une bonne constitution est celle qui prévoit d'organiser et de réguler les tensions et c'est notamment le cas dans la cohabitation. Je constate que cette cohabitation a relativement bien marché dans le passé. Donc, je serais inquiet que l'on modifie un élément du système avec des répercussions très profondes sur le reste du système sans en tirer les justes conclusions.

Roselyne Febvre: Cela voudrait dire qu’il faudrait changer d'autres articles.

Dominique de Villepin: On ne peut pas, dans une constitution, changer un élément sans se préoccuper des conséquences que cela a sur l'ensemble du dispositif.

Roselyne Febvre : Qui déciderait et qui mènerait, dans ce cas, si c'était une cohabitation ?

Dominique De Villepin: C’est un conflit légitime avec un Président de la république élu par l’ensemble des Français mais un premier ministre qui tirerait sa légitimité de la dernière élection, de l’élection législative, donc le risque de conflit existe.
Sur la proportionnelle, il y a un risque aussi d'introduire 2 légitimités différentes avec des députés nommés et des députés élus. Il faut donc être extrêmement attentif là aussi à ce déséquilibre. Il y a de profondes réticences dans ma famille politique sur cette innovation. Je comprends le souci qu'on a de représenter tout le monde mais, ne l'oublions pas, la 5ème République vit sur un système majoritaire ce qui veut dire qu’il faut donner à un gouvernement une majorité pour qu’elle puisse agir. C’est très important d'être fidèle à cette exigence-là dans un pays qui est prompt à la tentation de l’immobilisme ou du conflit permanent. Si nous voulons avoir des majorités capables de décider et de gouverner, donnons-leur les majorités qui sont nécessaires. Un troisième élément m'inquiète, je le cite pour mention, c'est le fait de demander à ce que les hautes nominations de la fonction publique se fassent à travers une ratification, un accord des commissions parlementaires. Je dis : « Attention. » Nous avons la chance, historiquement, d'avoir un Etat impartial et je serais très inquiet de voir notre système de la fonction publique à travers un changement de nomination évoluer vers le système américain. Nous ne sommes pas dans un régime présidentiel, nous ne sommes pas dans un spoils system. Or, le risque existe d'introduire un paramètre politique dans ces nominations de hauts fonctionnaires qui, normalement, ne doivent être régies que par la compétence et par une impartialité totale.

Roselyne Febvre: Une dernière question sur la Politique Intérieure, est-ce que vous imaginez une implantation politique, soit aux municipales, soit aux législatives? Je sais que vous n'aimez pas beaucoup les partis politiques, l’UMP on vous voit jamais mais est-ce que vous imaginez un jour conquérir un siège ?

Dominique de Villepin: L'avenir est fait pour bousculer les habitudes. C'est vrai que je n'ai pas eu à me confronter au suffrage pour une seule et bonne raison c'est que je n'en ai pas eu le loisir et le chemin qui était le mien ne m'a pas permis cette possibilité. Cela dit, je sais bien à quel point la légitimité passe aussi par l’élection. Donc, c'est quelque chose qui est tout à fait possible, encore faut-il que les circonstances le rendent possible.

Roselyne Febvre : Cela mûrit dans votre esprit ?

Dominique de Villepin: Cela n'a pas besoin de mûrir parce que cela a toujours été là, mais, une fois de plus, ce sont les circonstances qui décident.

Roselyne Febvre: Sur la politique étrangère, vous avez souvent déploré l'alignement de Nicolas Sarkozy sur la politique de George Bush. Il se rendra à Washington le 6 et le 7 novembre, vous attendez quoi de cette visite de Nicolas Sarkozy ?

Dominique de Villepin: J'attends que la France joue tout son rôle et s'exprime sur l'ensemble des sujets avec l'exigence et, en même temps, la crédibilité que nous confère notre indépendance nationale. Nous sommes dans un monde très complexe, dans un monde qui ne va pas bien, dans un monde de tensions et de risques et qui peut dire aux Américains ce qui ne va pas dans leur politique et comment les choses pourraient éventuellement aller mieux sur un certain nombre de théâtres, de crises si la France ne joue pas ce rôle là ? Je crois qu'il y a en permanence à inventer une nouvelle diplomatie, à inventer de nouvelles actions. Il faut le faire, bien sûr, à l'échelon national et européen. Il faut faire avancer les propositions et les idées. C’est d'ailleurs ce que Nicolas Sarkozy a fait sur l’union méditerranéenne. C’est une initiative intéressante, il faut faire bouger les lignes et il faut rassembler des énergies sur de grands projets comme ceux-ci qui fédèrent et cristallisent un certain nombre d'ambitions. Mais, une fois de plus, nous ne devons pas renier notre diplomatie, nous ne devons pas abaisser notre voix face aux Américains. Ils ont besoin de partenaires crédibles et capables de leur dire franchement les choses. Historiquement, nous savons bien que l’Amérique respecte ceux qui disent les choses fortement, respecte le rapport de force et un certain nombre de nos alliés, je pense dans le passé à Tony Blair ou nos amis espagnols qui ont éprouvé à quel point il était nécessaire de dire les choses fermement.

Roselyne Febvre: Jim Hoagland, est-ce que vous faisiez partie des personnalités qui faisaient du « French bashing » lors de la guerre en Irak ?

Jim Hoagland: Non je n'étais pas d'accord avec la façon dont la France a exprimé une autre vue mais je ne suis pas coupable du « French bashing ». Cela fait trop longtemps que j’ai des amis comme Dominique de Villepin et beaucoup d’autres Français qui ne sont pas toujours d'accord avec moi et vice versa. Dominique, est-ce que vous pensez vraiment que votre tactique de parler fort aux Américains, comme vous avez fait, a vraiment marché avec George Bush ?

Dominique de Villepin: Oui, ça a marché parce que cela à préserver les Nations-Unies d'entrer dans le conflit. Dans quelle situation serions-nous aujourd’hui si le Conseil de Sécurité, comme les Américains l'ont souhaité, avait voté la guerre et avait donc soutenu et légitimé la guerre en Irak ? Je crois que nous serions dans un monde beaucoup plus en difficulté, beaucoup plus en crise. Le fait d'avoir réussi à préserver cela et d'avoir montré que la coupure ne passait pas entre l'Orient et l'Occident, entre l'Islam et le reste du monde, et qu'il y avait aussi dans le camp occidental un certain nombre de nations qui pensait que la guerre ne pouvait être qu'un ultime recours. Je crois que ceci a modifié l'image de l'Occident et la réception que m'a faite Jean-Paul II, le discours que m’a fait Jean-Paul II au moment de cette crise était extrêmement révélateur de la nécessité d'éviter ce piège d'un occident frileux, d’un occident peureux aligné sur les Etats-Unis et considérant que la guerre allait tout régler comme par enchantement, comme le pensaient à l’époque les néo-conservateurs. Il faut se remettre dans l’esprit de l’époque où ils pensaient qu'un cercle vertueux allait saisir le Moyen-Orient et qu’à partir de l’Irak on règlerait le problème de l’Iran, du Proche Orient et du Liban. Force est de constater que l’Amérique a besoin et cette administration Bush avait besoin d'être ramenée à cette réalité, y compris à travers une opposition forte. Jim Hoagland connaît bien les relations internationales et nous ne pouvions pas faire comprendre aux pays du Conseil de Sécurité qui ne souhaitaient pas suivre les Etats-Unis, que nous étions déterminés tant que nous ne leur disions pas que nous étions prêts à poser notre ultimatum. Cet élément-là, le veto était un élément extrêmement fort de la crédibilité de la position française et sans quoi, une fois de plus, le Conseil de Sécurité aurait voté la guerre.

Roselyne Febvre: Est-ce que la France a été tentée, à un moment, d'y aller dans cette guerre ?

Dominique de Villepin: La France n'a jamais exclu l’hypothèse d'avoir à prendre ses responsabilités dès lors que la mécanique avait été mise en place par le Conseil de Sécurité à travers (Hans Blinx et El Baradeï) qui montraient que la menace représentée par l’Irak ne pouvait pas être combattue autrement. C’est donc une question de responsabilité vis-à-vis du Conseil de Sécurité, vis-à-vis de ceux qui avaient été désignés pour nous guider sur le terrain. A aucun moment nous n'avons eu la description qui a été faite par les Britanniques et par les Américains dans ce dossier et qui pouvait alerter la communauté internationale sur un risque majeur.

Roselyne Febvre: Sur l’Irak, que doit faire la France aujourd’hui. Vous pouvez retourner comme l’a fait Bernard Kouchner ?

Dominique de Villepin: Le fait de contribuer, pour notre part, à la paix et au développement dans cette région est tout à fait essentiel. Je crois qu’il faut le faire avec le souci d'être efficace et la question que j'ai posé depuis le premier jour est : « Est-ce que le gouvernement irakien a les moyens ? Est-ce qu’il est assez inclusif pour véritablement défendre l'intérêt général en rassemblant l'ensemble des groupes ? » Je crois qu'on a intérêt à pousser ce gouvernement à être le plus représentatif possible. Deuxièmement, Est-ce que la mobilisation des Etats de la région est assez forte sur le plan régional pour créer une dynamique de paix et de stabilité ? Nous voyons bien que c'est exactement l'inverse qui est en train de se passer. Donc, il ne faut pas s'aligner dans des moments de crises dans la mauvaise direction, il faut se rassembler dans une autre direction et c'est en cela qu'il est important de dire aux Américains : « La voie que vous avez choisi et sans issue » et quand on est dans une voie sans issue, ce n’est pas en persévérant que les choses s’améliorent.

Jim Hoagland: Nicolas Sarkozy doit dire à Georges Bush : « C’est sans issue, partez ! »

Dominique De Villepin: Pas tout à fait. La France doit dire : « Voilà les conditions qui permettraient à l’Irak d'aller mieux tant sur le plan intérieur que sur le plan régional. Voilà ce que la communauté internationale pourrait faire pour que les choses avancent » et nous l'avons dit depuis le début, nous Français : « Si nous voulons qu'un cercle vertueux puisse saisir le Moyen-Orient, il faut avancer plus vite sur le Proche-Orient. Nous savons tous que la matrice de la guerre, que le dossier exemplaire pour l'ensemble du monde arabe est le dossier Israélo-palestinien et là, je regrette qu'il n'y ait pas eu un investissement, comme Tony Blair l’a souhaité, plus lourd des Américains. Je veux espérer que la conférence d’Annapolis pourra permettre une nouvelle avancée, mais je regrette que dans ce domaine-là, alors que les Américains possédaient véritablement les moyens de faire avancer les choses, il n'y ait pas eu une capacité à faire bouger les lignes. Ce que je regrette surtout c’est qu’il n’y ait pas eu une vision du Moyen-Orient dans son ensemble qui intègre la crise du Proche-Orient, la crise du Liban, la situation afghane sur les franges de la région, ainsi que l’Irak. Ce manque de vision stratégique, ce manque de conscience des risques qui sont liés à la situation du Moyen-Orient ont, à mon avis, conduit à cet engrenage qui conduit aujourd’hui à cette région à être de plus en plus malmenée par le terrorisme et avoir les crises s'aggraver. Je crains que cette stratégie n'ait été pour le monde extrêmement coûteuse.

Jim Hoagland: Est-ce que vous pensez que la visite de Bernard Kouchner à Bagdad a été une erreur tactique ou une faute majeure ?

Dominique de Villepin: Je ne veux pas faire de procès d’intention à la diplomatie française mais si on veut être efficace, il faut poser un certain nombre d'objectifs et faire avancer l'ensemble de nos partenaires vers des objectifs qui rendront crédible la politique qui est menée là-bas. Je constate que la situation ne cesse de se dégrader en Irak et dans ce contexte, je ne vois pas ce que la France peut apporter dès lors que la politique menée vis-à-vis de ce pays n'est pas infléchie. Cela vaut la peine de peser et d'accompagner une politique dès lors qu'elle peut gagner et là, je ne crois pas que cette politique puisse être gagnante.

Roselyne Febvre: Nicolas Sarkozy s’est rendu en Russie. On voit bien que ce pays veut reprendre toute sa place. Jacques Chirac avait d'excellents rapports avec Poutine, est-ce que Nicolas Sarkozy a eu la bonne approche parce qu'il avait fait des réflexions très tonitruantes sur la brutalité de Poutine ?

Dominique de Villepin: Je ne suis pas dans le rôle du donneur de leçon. A l'évidence, c'est très difficile mais à l’évidence aussi, en diplomatie, il faut d'abord comprendre son interlocuteur si on veut que les choses avancent. Donc, il faut prendre en compte les attentes de la Russie, les appétits de la Russie et la situation intérieure de la Russie.

Roselyne Febvre: Par rapport à l'Europe aussi ?

Dominique de Villepin: Bien sûr, mais si on veut faire un bout de chemin avec les Russes et je fais partie de ceux qui pensent qu’il n’y a pas de grande diplomatie française sans une vraie diplomatie vis-à-vis de la Russie. Ce n’est pas nouveau, les siècles nous ont appris que l'aventure russe pour les Français était extrêmement importante. Donc, c'est un enjeu et ça mérite d'y réfléchir, ça mérite d'essayer, là aussi peut-être de corriger les choses pour voir comment sur de grands dossiers et l’Iran est à l'évidence un de ces grands dossiers mais il y en a beaucoup d’autres, les relations avec l'Europe par exemple, autant de sujets où véritablement nous devons aller jusqu'au bout dans notre dialogue avec les Russes.

Roselyne Febvre: Il faut noter le succès du nouveau traité européen. Est-ce que ce succès vous l'octroyiez à Nicolas Sarkozy ? 

Dominique Febvre: Nicolas Sarkozy a joué personnellement un rôle important au lendemain des élections et c’était attendu de la France. Donc, je m'en félicite. Nous avions une responsabilité dans ce qui s'était passé, dans l'enlisement de la situation européenne. Donc, il est heureux que Nicolas Sarkozy se soit engagé très fortement avec nos alliés européens et notamment avec Angela Merkel et je me félicite de ce qui vient de se passer à Lisbonne. Nous avons une perspective renouvelée pour l’Europe. Il faut maintenant utiliser ce temps qui est devant nous pour prendre de nouvelles initiatives et faire en sorte que l'Europe avance.

Roselyne Febvre: Est-ce que vous considérez à la lumière de ce qui se passe aujourd’hui qu’avec Jacques Chirac c'était un certain immobilisme sur l'Europe ?

Dominique de Villepin: Non, je ne crois pas qu'on puisse dire ça. Dès lors que les Français avaient dit : « Non » au référendum, il fallait attendre une échéance.
L'échéance, c'était l'élection présidentielle. Personne n'eût imaginé que dans les derniers mois du quinquennat une grande initiative européenne aboutisse. Il faut être réaliste, il y a des calendriers en matière d’international, il y a des opportunités à saisir et, de ce point de vue-là, Nicolas Sarkozy a su saisir cette opportunité.

Roselyne Febvre: Est-ce qu’il est vraiment dans la rupture ?

Dominique de Villepin: En politique, la rupture n’a aucun sens. En politique étrangère, il y a des crises, des difficultés, il faut passer des caps et faire en sorte que les choses aillent mieux. La rupture, malheureusement, en politique étrangère, n'est pas toujours synonyme d'amélioration.

Roselyne Febvre: Je vous remercie d'être venu sur ce plateau, merci beaucoup Jim Hoagland et à bientôt.
 
Source: France 24
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samira 25/10/2007 00:43

"J'ai beau creuser". Désolée je corrige ma faute, car on ne sait jamais avec les Tsarkozystes, ils seraient bien capables de ne se focaliser que sur l'école primaire...

samira 25/10/2007 00:36

Ce qu'il nous faut retenir, entre autre, c'est que Dominique de Villepin semble savoir qui est responsable de cette machination Clearstream, ou de ce complot Clearstream et qu'il y a bien eu utilisation, à des fins politiques, de cette misérable affaire qui n'honore en rien notre République. Diantre! Mais par qui? J'ai beau creusé mes petites méninges, je ne vois vraiment pas qui pouvait être intéressé par le fait que Dominique de Villepin disparaisse de la vie politique de notre pays. Mince, je dois avoir de sérieux problèmes d'analyse, d'interprétation et de déduction car je ne trouve vraiment pas qui y avait un intérêt. Il faudrait que je retourne, d'urgence, à l'école primaire, pas davantage! Ce n'est vraiment pas nécessaire dans ce dossier.

Et vous nous dites ensuite, mon cher Premier ministre que nous nous égarions lorsque, nous vos soutiens, établissions une similitude avec l'affaire Dreyfus. C'est l'injustice honteuse qui est commune à ces deux affaires. Vous savez fort bien que, souvent, ceux qui vous rejoignent aiment, comme vous, l'Histoire et il ne s'agissait donc pas, pour nous, de comparer le contenu des dossiers. Il s'agissait simplement de réaliser que nous n'étions pas à l'abri que notre pays se fourvoie à nouveau de manière lamentable et moralement condamnable. Qu'une nouvelle injustice soit ici commise, et vous verrez si comme le dit si bien notre très cher Jean-Pierre Grand, il n'y a pas dans cette affaire Clearstream toute la charge émotionnelle et morale qui divisera, comme à l'époque Dreyfus, la France en deux!

Question subsidiare: mais au fait qui a touché l'argent des rétrocommissions??? Combien de magistrats du pôle financier de Paris travaillent sur cette question qui me semble essentielle?