Mediapart : Clearstream, la piste ignorée des liens Sarkozy-Lahoud

Publié le par L'équipe du blog

Le mathématicien Imad Lahoud, soupçonné d'avoir falsifié les listings Clearstream en y ajoutant le nom de nombreuses personnalités – dont celui de Nicolas Sarkozy –, n'est peut-être pas le jouet entre les mains de Dominique de Villepin qu'il prétend être. De nouveaux éléments, issus de la procédure mais ignorés, semble-t-il, par les deux juges d'instruction Jean-Marie d'Huy et Henri Pons, attestent au contraire la grande proximité entre Imad Lahoud et... des proches de Nicolas Sarkozy.

 

D'après un rapport de la DGSE, Lahoud aurait ainsi assuré dès 2003 avoir été en contact avec Emmanuelle Mignon, collaboratrice de longue date du chef de l'Etat. Par ailleurs, un témoignage (resté confidentiel jusqu'ici) devant la police de l'épouse du mathématicien fait apparaître que cette dernière a travaillé pour M. Sarkozy, alors ministre des finances, fin 2004. Mme Lahoud livre en outre une anecdote troublante: au printemps 2005, le secrétaire d'Etat Eric Woerth, dont elle dirigeait alors le cabinet, lui aurait dit que «Nicolas Sarkozy n'en voulait pas du tout» à son mari.

 

Déjà, mercredi 23 septembre, lors de la troisième journée d'audience du procès, la défense de Dominique de Villepin avait exhumé du dossier judiciaire un document très instructif. Il s'agit des notes de frais remboursées par EADS à Imad Lahoud, qui prouvent que celui-ci a dîné ou déjeuné à de nombreuses reprises avec François Pérol, l'un des plus proches collaborateurs de Nicolas Sarkozy, à une période clef de l'affaire Clearstream. 

 

Il a notamment été démontré qu'Imad Lahoud et François Pérol, alors directeur adjoint du cabinet de l'ancien ministre des finances, ont dîné (ou déjeuné) ensemble le 25 février et le 18 mars 2004, c'est-à-dire précisément à la période où le nom du futur président de la République a été introduit dans de faux fichiers Clearstream, comme l'ont démontré des expertises informatiques.

 

Pour ce proche du chef de l'Etat, Imad Lahoud est «complètement mythomane», selon des déclarations faites à l'automne 2008 au journal Le Monde. Un mythomane manifestement d'excellente compagnie puisque les notes de frais d'Imad Lahoud montrent que les deux hommes ont partagé le couvert une quinzaine de fois entre février 2004 et juillet 2005.

 

Ce n'est pas tout. Le Journal du Dimanche, dans son édition du 26 septembre, a évoqué un rapport de police de février 2008 indiquant qu'Imad Lahoud avait aussi partagé des repas avec Gilles Grapinet, conseiller de Jean-Pierre Raffarin à Matignon, et Jean-Pierre Philippe, un ancien cadre d'EADS et mari de Nathalie Kosciusko-Morizet. NKM elle-même, aujourd'hui secrétaire d'Etat à la prospective et au développement de l'économie numérique, a déjeuné avec M. Lahoud lors d'une réception le 13 juillet 2005.

Quand la DGSE enquête...

 

A cela s'ajoute donc aujourd'hui un élément intrigant que révèle Mediapart. Il s'agit d'un rapport des services secrets français, la direction générale de la sécurité extérieure (DGSE), datant de février 2003. Le mois précédent, sur proposition du général Philippe Rondot, Imad Lahoud avait fait des offres de services à la DGSE, assurant qu'il avait géré les fonds de pension de la famille Ben Laden et qu'il avait les moyens de trouver la piste menant au chef terroriste, qu'il assurait avoir rencontré à plusieurs reprises. Autant d'inventions que la DGSE finira par découvrir.

 

Le 24 février 2003, «Antoine», nom de code de l'officier traitant chargé de s'occuper de Lahoud, rédige un compte-rendu d'entrevue avec celui qu'il ne mentionne qu'à travers ses initiales, « I.L. ». La note récapitule le parcours d'Imad Lahoud et ses déboires judiciaires (il a été incarcéré l'année précédente dans l'affaire du fonds Volter). Suit un paragraphe intitulé: « Relations déclarées de I.L. ». Des contacts à l'Elysée et à Matignon sont mentionnés (notamment ceux déjà évoqués par le JDD). Il est aussi écrit : « Au cabinet de monsieur Sarkozy: Emmanuelle Mignon ».

 

A l'époque, M. Sarkozy était encore ministre de l'intérieur. Mme Mignon était conseillère à son cabinet, en charge des questions juridiques et des libertés publiques. Elle le suivra ensuite au ministère des finances, puis à l'Elysée, où elle a d'abord dirigé le cabinet du nouveau président avant de redevenir, en juillet 2008, simple conseillère. Bien entendu, ce lien supposé avec Mme Mignon doit être accueilli avec la plus grande prudence puisqu'il repose sur les déclarations à la DGSE d'Imad Lahoud, dont on sait qu'il a multiplié les mensonges auprès de ses interlocuteurs. Toutefois, le fait que les autres personnes mentionnées par la DGSE semblent bien avoir été en lien avec lui donne du crédit à cette relation.

 

Emmanuelle Mignon est une camarade de l'ENA (promotion René Char, en 1995) d'Anne-Gabrielle Heilbronner, l'épouse d'Imad Lahoud. Dans un mail envoyé à Mediapart lundi 28 septembre, Mme Mignon a assuré: «Je n'ai pas d'autre lien avec Imad Lahoud que celui-ci.» Contactée par téléphone pour plus de précisions, elle a affirmé n'avoir «jamais rencontré» Imad Lahoud mais avoir «croisé comme tout le monde sa femme pendant son passage à Bercy». Interrogée sur la présence de son nom dans un rapport de la DGSE, elle a répondu: «Ecoutez, beaucoup de gens disent me connaître...»

 

Il existe d'autres éléments troublants sur la proximité des réseaux sarkozystes avec les Lahoud. Notamment les déclarations de l'épouse d'Imad Lahoud aux policiers de la Division nationale des investigations financières (DNIF), chargés d'exécuter les commissions rogatoires des juges d'Huy et Pons. Interrogée comme témoin les 23 et 24 juillet 2007, Anne-Gabrielle Heilbronner-Lahoud, fille d'un ancien directeur du cabinet de Jacques Chirac, François Heilbronner, a d'entrée fait une révélation aux policiers: elle a travaillé pour le compte d'un ministre nommé... Nicolas Sarkozy.

 

En effet, à sa sortie de l'Inspection des finances, elle a réalisé différentes missions d'audit pour le ministère de l'économie et des finances, où M. Sarkozy a été en poste entre mars 2004 et mai 2005. «Concernant M. Nicolas Sarkozy, a-t-elle déclaré, il s'agissait de la rédaction du rapport sur le projet économique et financier d'EDF, entre septembre et novembre 2004. »

«A ma connaissance, Imad ne connaît pas directement Dominique de Villepin»

 

Cette période est cruciale dans l'affaire Clearstream: il a été établi, on l'a vu, que le nom de M. Sarkozy (sous les patronymes «De Nagy» et «Bocsa») avait été introduit sur les faux listings, probablement par Imad Lahoud, fin février-début mars 2004. Et c'est en septembre 2004 que la présence du nom de M. Sarkozy sur ces listings avait été dévoilée par la presse.

 

Relancée par les enquêteurs sur ses liens éventuels avec l'actuel chef de l'Etat, Mme Lahoud a répondu: «Comme je vous l'ai dit, j'ai travaillé pour lui à l'automne 2004 sur EDF, et je ne l'ai plus jamais revu ensuite. Cette mission avait été un grand succès et nous avions été félicités par le ministre. » Bien entendu, les policiers l'ont également questionné sur ses éventuelles relations avec Dominique de Villepin.

 

En parfaite contradiction avec ses propres déclarations au cours de l'enquête, Imad Lahoud a affirmé à l'audience qu'il avait ajouté le nom de M. Sarkozy dans les listings à la demande de Jean-Louis Gergorin (l'ex-dirigeant d'EADS qui remit les listings au juge Renaud Van Ruymbeke) et «sous la connaissance de Dominique de Villepin». M. Lahoud ajoutant avoir, plus tard, été mis en contact avec M. de Villepin via le beau-frère de celui-ci.

 

Une “révélation” bien tardive qui n'avait pas été évoquée par son épouse devant les policiers... Mme Lahoud a en effet indiqué, lors de son audition de juillet 2007, avoir «croisé professionnellement» M. de Villepin une première fois lors d'un audit de l'office national des forêts que ce dernier présidait. «Ensuite, je l'ai croisé à des réunions de ministres à Matignon où j'accompagnais Philippe Douste-Blazy.»

 

«Nous n'avons jamais eu d'échange particulier, a-t-elle précisé. Quand il y avait ces réunions, il faisait parfois un tour de table pour saluer tout le monde, il ne m'a jamais montré qu'il me situait. » Un peu plus tard au cours de son audition par la PJ, elle ajoutera surtout: «A ma connaissance, Imad ne connaît pas directement Dominique de Villepin. J'emploie le mot directement, car je sais que Jean-Louis Gergorin lui a souvent parlé de Dominique de Villepin dont il était un ami proche

 

Au cours de son interrogatoire, Mme Lahoud a également évoqué ses liens avec Jean-Pierre Philippe, un haut dirigeant d'EADS. Entre 2003 et 2007, il y a été successivement directeur de la stratégie, vice-président et secrétaire exécutif. Il est par ailleurs mari de Nathalie Kosciusko-Morizet, actuelle membre du gouvernement.

 

«Je pense qu'à l'occasion d'une invitation [chez M. Philippe, NDLR], j'ai fait la connaissance de sa femme, Nathalie Kosciusko-Morizet, actuelle secrétaire d'Etat, s'est souvenue Mme Lahoud devant les enquêteurs. Nous avons entretenu des relations amicales privées, mais nous ne nous voyons plus, je ne saurais pas dire depuis quand. En fait, je me souviens d'un dîner à la maison auquel étaient présents Jean-Pierre Philippe et sa femme, ainsi que François Pérol, à l'époque banquier chez Rothschild, et actuellement secrétaire général adjoint à l'Elysée... Je ne saurais dater ce dîner, mais cela se situait vraisemblablement entre le printemps 2005 et le printemps 2006


«Bidon, de chez bidon, de chez bidon»

 

Ancienne directrice de cabinet d'Eric Woerth quand il était secrétaire d'Etat à la réforme de l'Etat (mars 2004-mai 2005), l'épouse d'Imad Lahoud a surtout ajouté ceci: «Je tiens à préciser par ailleurs qu'Eric Woerth était à l'époque trésorier de l'UMP, et qu'il voyait pour cette raison très régulièrement Nicolas Sarkozy, il avait donc la faculté, s'il désirait évoquer ce sujet avec Nicolas Sarkozy, de le faire très facilement. Je pense qu'il l'a fait, car Eric Woerth m'a dit que Nicolas Sarkozy n'en voulait pas du tout à mon mari à cette époque, puis il me l'a redit à l'été 2006. »

 

Cette petite phrase, jamais rendue publique, ouvre aujourd'hui la voie à bien des interprétations. D'un côté, elle met à mal la théorie “conspirationniste” selon laquelle Nicolas Sarkozy aurait lui-même fait ajouter son nom pour tendre un piège à son rival Dominique de Villepin. Mais elle suggère aussi que, dès 2005, M. Sarkozy savait qu'Imad Lahoud était probablement le faussaire de l'affaire.

 

Or, loin de vouloir le « pendre à un croc de boucher », selon une expression passée à la postérité, il aurait fait passer le message qu'il ne lui en tenait pas rigueur. Parce que son seul objectif était d'éliminer son rival, Dominique de Villepin ?

 

Interrogé par mail ce lundi sur les déclarations à la police de Mme Lahoud, le ministre du budget, Eric Woerth, a répondu lundi 28 septembre par la voix de sa conseillère pour la presse et la communication, qui s'être entretenue avec lui des questions de Mediapart: «Bidon, de chez bidon, de chez bidon. Calomnies et mensonges.» Quant au fait qu'Imad Lahoud ait invité Eric Woerth, le 5 mai 2005, au restaurant L'Ami Jean, comme l'indique une note de frais saisie par la police, l'attachée de presse du ministre du budget a concédé: «Il a croisé en effet Imad Lahoud, mais en tant que mari d'une collaboratrice. Rien de plus.»

 

Ces différents éléments renforcent l'impression qu'Imad Lahoud avait, grâce à l'entregent de son épouse, des relations au plus haut sommet de l'Etat: chez les chiraquiens bien sûr, mais tout autant, voire davantage, dans l'entourage proche de Nicolas Sarkozy. Sauf que l'instruction, axée sur l'idée d'une manipulation orchestrée par le trio Lahoud-Gergorin-Villepin dans le but de nuire à Nicolas Sarkozy en faisant croire à la justice que ce dernier était lié à un réseau international de corruption via Clearstream, semble avoir ignoré cet aspect des choses.


«Contact MADHI-SARKO»

 

La proximité entre Imad Lahoud et la sphère sarkozyste avait pourtant été très rapidement relevée par le général Philippe Rondot, missionné secrètement par Dominique de Villepin en 2004 pour enquêter sur les listings Clearstream.

 

Ainsi, dans un courrier envoyé aux juges en juillet 2006, Philippe Rondot affirmait qu'Imad Lahoud lui avait « bien affirmé être très proche de collaborateurs directs de Monsieur Sarkozy». « Il m'a confié, précise le général, qu'il avait même rencontré ce dernier (en juin 2004 ?), ce qui doit ressortir de l'un de mes “verbatim” de cette époque.» Dans une note de septembre 2004, Philippe Rondot faisait même état d'un «contact MADHI-SARKO». «Madhi» était l'un des noms de code dont avait été affublé Imad Lahoud.

 

Utilisées exclusivement par les juges d'instruction pour accuser Dominique de Villepin d'être l'instigateur d'un complot visant son rival, les notes du militaire fourmillent également d'éléments accréditant l'idée que Nicolas Sarkozy a été très tôt au courant de la machination Clearstream. Beaucoup plus tôt qu'il ne le laisse entendre. Et il aurait laissé faire pour mieux «pulvériser» – le mot est de Philippe Rondot – l'ancien premier ministre de Jacques Chirac.

 

Dans une note datée du 26 mai 2004, soit quelques jours seulement après que le juge Van Ruymbeke eut reçu les premiers envois anonymes, Philippe Rondot écrivait ainsi : «Une source m'a révélé que Noël Forgeard [ancien président d'Airbus, filiale d'EADS, NDLR] et Philippe Delmas [ancien vice-président d'Airbus, accusé par les faux listings] s'étaient récemment “rapprochés” de Nicolas Sarkozy, auquel ils auraient fourni, via Brice Hortefeux, des informations étayées sur “les turpitudes” de EADS...»

 

Dans une autre note datant du 30 juin 2004, le général Rondot soulignait par ailleurs que «la direction générale d'AIRBUS reste persuadée que “l'origine de cette opération est à rechercher du côté de Jean-Louis Gergorin, lequel fait, de manière inconsidérée, beaucoup de tort à EADS”». Et il ajoutait : «Nicolas Sarkozy en aurait parlé à Arnaud Lagardère, afin de le mettre en garde contre “cette bombe à retardement” d'un maintien de la présence de Jean-Louis Gergorin au sein du groupe.»


Source: Mediapart, 29 Septembre 2009 Par Fabrice Arfi, Fabrice Lhomme

www.mediapart.fr




Publié avec l'autorisation des journalistes.

Publié dans L'affaire Clearstream

Commenter cet article

Vibia Galla 30/09/2009 19:44


Impossible de lire les commentaires sur le fil suivant. N'avez-vous pas un problème technique ?


de Conchy Chantal-Marie 30/09/2009 16:20


Merci Philippe pour votre juste analyse,j'ai été assez étonnée du silence de Ch.Barbier(si virulent avant...)sur"C dans l'air"(?)Qui paie,commande,dites-vous,mais justement "çà eût payé,mais çà ne
paie +"comme disait le visionnaire humoriste F.Raynaud.!"Vichy"je ne boirais pas de son eau./Cordialement.


de Conchy Chantal-Marie 30/09/2009 16:08


Chère Christine,merci,pour l'info,mais"le Monde"a depuis longtemps retourné sa veste et"laissons ce canard aboyer,ses infos ne passent plus"et en temps de crise pr la presse,ils tentent de vendre
leur papier.Je suis optimiste pour Mr DdV


ChristineH 30/09/2009 12:08


Bonjour,

Ce mercredi 30 septembre,la journée va être difficile non seulement pour Dominique de Villepin mais également pour nous les villepinistes.

Aussi je vous invite à laisser des commentaires sur les sites des journaux et magazines et/ou blogs qui dénaturent la vérité non seulement du procès mais aussi de la démarche Web2 de DDV.

Ainsi, le dernier en date :

http://bugbrother.blog.lemonde.fr/2009/09/30/les-monologues-du-villepin/

Faison en sorte de rétablir ladite vérité mais sans agression pour ne pas être éventuellement censuré(es).

DOMINIQUE, COURAGE, NOUS SOMMES AVEC VOUS.


de Conchy Chantal-Marie 29/09/2009 23:25


Impossible de lire les commentaires en bas-de-page,mais ce n'est pas grave,l'essentiel est qu'il Vous parvienne.!Douce Nuit Monsieur Notre Président de Notre-France .!